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Dans un Hotspot - Episode # 10 - Distorsions (dernier épisode)

Par Magda B.

Publié le 05/09/2018

Magda B. a passé plusieurs semaines dans un "hotspot" comme volontaire auprès d’une ONG. Elle livre le récit du quotidien dans ces centres destinés à gérer les arrivées des demandeurs d’asile et migrants sur le territoire européen. Au fil des jours et des rencontres, Magda B. décrit un lieu où l'attente, l'ennui et aussi la violence accompagnent un parcours procédural long et incertain

Les opinions exprimées dans ce récit relèvent de la seule responsabilité de l'auteur

Qu’est-ce qui nous sépare, qu’est-ce qui nous unit ? Tout le monde ou presque a un téléphone portable au camp, sur lequel fonctionne. WhatsApp. L’application permet quelquefois à la famille restée au pays d’envoyer la copie du certificat de naissance s’il existe et n’est pas enseveli sous les décombres de la maison, ou celle de l’attestation de mariage quand il n’y a plus d’état-civil ou de structures administratives pour dresser de véritables certificats.

Certains ont un compte Instagram anonyme, suivi par un nombre impressionnant de followers, où ils continuent à dénoncer les dérives du pouvoir politique en place chez eux. Ils attendent d’être sortis du camp pour poster les vidéos de bagarres ou de scènes invraisemblables dont ils ont été témoins dans le camp.

Cette globalisation du media créée une unité de comportement, chacun les yeux rivés sur son écran, souvent des écouteurs dans les oreilles ou négligemment abandonnés sur l’épaule tels les yeux du maigre boa blanc qui les relie entre eux. Le smartphone facilite sans aucun doute la communication, mais ne change pas, ou si peu, les cultures profondément différentes qui s’entrechoquent sans se fondre.

Petit à petit, la direction du camp regroupe les communautés ethniques entre elles, pour éviter les regards de travers qui dégénèrent. Cela n’a pas empêché la récente attaque de la « big tent » d’Olive grove, où sont regroupés les célibataires francophones de différents pays africains, par une communauté arabe également présente à Olive grove. Dix jours de jets de pierres et de torches enflammées sur la toile de tente. Certains ont eu le crâne ou la jambe explosés, ont perdu dents ou œil. La police a déserté, les Africains ont résisté, se sont organisés pour détecter chaque nouveau feu et l’éteindre. La porte ouverte de la tente n’a jamais été franchie par les attaquants, qui savaient qu’ils ne gagneraient pas le combat des mains nues. La résistance des Africains a eu raison de leur énergie au combat : jour après jour les attaquants se sont épuisés, puis ont fini par déclarer forfait.

Après la bataille, certains sont allés voir les blessés à l’hôpital, pour demander pardon à leurs frères. « D’abord ils frappent, ensuite ils regrettent », résume Célestin. Les Africains ne sont pas rancuniers : chaque jour ils donnent à leurs frères Arabes les barquettes de nourriture distribuées par les Nations Unies : « Ils ont des familles à nourrir et supportent ces aliments, ce qui n’est pas notre cas. Ce n’est pas assez cuit pour nous. Nous préférons nous cotiser et préparer nous-même les grandes marmites que vous voyez là. Mais tous les jours nous allons à la distribution de nourriture, pour donner notre part aux familles Arabes. »

Célestin a de surcroit une bonne raison toute personnelle de ne pas être rancunier : un Algérien lui a sauvé la vie en Turquie. Il y est resté enfermé trois mois en prison, alors qu’il avait été délogé par la police d’un squat où il attendait un passeur qui n’est jamais venu. Son camarade de cellule et d’infortune qui le réconfortait tant bien que mal l’a vu progressivement décliner, jusqu’à la tentative de suicide de Célestin. Un geste qui a provoqué la réaction fraternelle et risquée de son camarade : il a organisé son évasion de prison puis son escorte, jusqu’à la traversée en pneumatique. Célestin n’avait pas le droit de mettre fin à la vie que sa mère lui a donnée, lui a-t-il asséné. En Europe il serait en sureté et pourrait vivre heureux. Célestin s’est laissé faire comme un zombie, il est arrivé en Grèce sans savoir où il se trouvait.

Depuis Célestin a repris pieds, il sort en secret avec une jeune volontaire néerlandaise qui le dépasse d’une bonne tête, aussi diaphane qu’il est d’ébène. Ils sont aux antipodes l’un de l’autre, mais Célestin n’a pas forcément plus besoin d’elle qu’elle de lui. Il est observateur, réfléchi, ne s’en laisse pas conter. Ils vivent au jour le jour, sans projet précis et conscients des difficultés qui attendent leur couple.

Les relations entre réfugiés et volontaires sont périlleuses. « Tous ces divorces dans le camp, c’est de la faute de cette ONG américaine », me glisse un interprète. « Comme ils sont catholiques très pratiquants, ils sourient tout le temps, prennent les gens dans leur bras, c’est une catastrophe ! » Beaucoup de réfugiés ont une vision archaïque et radicale de la femme. Si une volontaire occidentale sourit à un Afghan traditionnel, il pense qu’il lui plaît et peut tomber immédiatement amoureux d’elle. S’ensuivent cœurs brisés et ruptures qui fragilisent encore la situation des femmes et des enfants s’il y en a.

Bashir, jeune Afghan qui s’exprime dans l’anglais de Yale qu’il a appris pour avoir été l’interprète des soldats américains avant qu’ils ne quittent l’Afghanistan, pointe une différence fondamentale entre lui et les Arabes du camp : « La dernière fois qu’ils nous ont attaqués, nous avons réuni femmes et enfants pour former un bouclier humain, eh bien ils ont jeté les pierres qui nous étaient destinées sur nos femmes et nos enfants ! ». Il ne comprend pas que l’idée du bouclier humain formé de femmes et d’enfants m’est au moins aussi odieuse que l’attaque qui a suivi.

Le dialogue ne s’améliore pas quand il m’explique que ses cousines ont quitté la France parce qu’elles ne pouvaient se rendre voilées à l’école. J’essaie d’expliquer la liberté de culte réservée à la sphère privée, les règles du vivre ensemble garanti par l’Etat dans la sphère publique. Notions totalement étrangères à sa vision de la société, qui implique que si la France accepte les Musulmans, elle doit respecter leurs coutumes. Il doit bientôt épouser l’une de ces fameuses cousines. Il ne la connaît pas mais cela ne lui pose pas de problème, d’ailleurs ils n’ont le choix ni l’un ni l’autre.

Les motifs en apparence religieux des différends qui émaillent la vie du camp sont finalement très souvent liés aux femmes. Mystère de la femme qui effraie les hommes, qu’ils cachent plus qu’ils ne protègent, comme un objet de convoitise et non comme un être aimé.

J’ai pourtant rencontré aussi bien des êtres aimants au camp. Ce vieil Afghan en est peut-être la figure emblématique. Il m’a hélée un jour que je parlais Français dans le camp : « Vous êtes française ? » J’ai cru qu’il s’agissait d’un volontaire de Médecins sans frontières, avec sa chemise impeccable, sa moustache fine et ses cheveux d’argent tout droit sortis du barbier, son expression sûre et sans accent. Non, il a appris le Français il y a un demi-siècle au lycée français de Kaboul près du Palais royal, mais n’a jamais mis les pieds en France. Il a obtenu le statut de réfugié il y a des années au Canada, où il a déroulé une belle carrière d’ingénieur. Puis sa fille restée à Kaboul a eu de gros problèmes, il a dû y retourner, se fermant ainsi définitivement la porte du Canada.

Il a repris avec elle le chemin de l’exil et s’est retrouvé là, au camp. Il est inquiet pour la santé de sa fille, qui se détériore faute de soins. Ils passeront ensemble leur entretien au GAS en janvier 2019. Son défi, c’est de s’exprimer en Grec pendant tout l’entretien, qui peut facilement durer six heures. Pour cela, il l’apprend chaque jour et progresse rapidement. L’enjeu est immense car cet entretien décidera de son sort et celui de sa fille, mais quelle meilleure preuve donnée aux autorités grecques de sa volonté d’aller de l’avant en Grèce puisque c’est le seul pays où il puisse solliciter l’asile, d’épauler sa fille dans les difficultés, l’entraînant avec lui dans cette envie d’apprendre, de donner, de construire un futur commun avec leur pays d’accueil ?

Il écrit des poèmes aussi, en Farsi. Le temps de le traduire en Français et il m’envoie son préféré par WhatsApp !

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FIN

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