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Dans un Hotspot - Episode # 2 - Fragilités

Par Magda B.

Publié le 23/08/2018

Magda B. a passé plusieurs semaines dans un "hotspot" comme volontaire auprès d’une ONG. Elle livre le récit du quotidien dans ces centres destinés à gérer les arrivées des demandeurs d’asile et migrants sur le territoire européen. Au fil des jours et des rencontres, Magda B. décrit un lieu où l'attente, l'ennui et aussi la violence accompagnent un parcours procédural long et incertain

Les opinions exprimées dans ce récit relèvent de la seule responsabilité de l'auteur

Aujourd’hui règne une grande confusion à l’entrée du camp. Plusieurs camions de police et une ambulance y stationnent, réfugiés et policiers s’y mêlent. Nous nous faufilons parmi la foule amassée. Les gardiens à l’entrée identifient nos gilets aux couleurs de l’ONG pour laquelle nous sommes bénévoles et nous font signe de passer.

Ensuite les chosent se compliquent : une barrière humaine bloque le passage. Enfants ou grands-mères, ils sont tous menus, les yeux légèrement bridés. Ils sont Afghans et parlent Dari. Les femmes vocifèrent, bras des unes tressés avec ceux des autres, pieds fermement arrimés au sol, elles exigent qu’on laisse la police faire son travail. La police pourtant nous ouvre une voie, le long des barbelés qui entourent le camp. Nous emboitons le pas des policiers et poursuivons notre chemin jusqu’à notre emplacement. Il est lui-même bien gardé. Exceptionnellement, on nous demande de ne pas en sortir de la journée.

Un protocole nous est expliqué pour le cas où les émeutes reprendraient : nous nous regroupons rapidement, fermons les containers et nous exfiltrons par une petite porte que viendra nous ouvrir un gardien et qui donne directement à l’extérieur du camp, dans les champs d’oliviers.

Nous sommes dans un espace fermé à l’intérieur du camp, où sont regroupées différentes organisations, dont une antenne de l’EASO et des ONG. Il y a aussi une bibliothèque où sont organisés des cours d’anglais et de guitare pour les enfants.

Photo by Felix Russell-Saw on Unsplash

Mais aujourd’hui, une tension calme règne dans notre enceinte. Nous apprenons, par bribes, que Syriens et Afghans se sont affrontés hier soir. Des pierres ont été jetées sur les containers et tentes des Afghans, certaines ont été brulées. De la présence des ambulances à l’entrée du camp on déduit qu’il y a des blessés, mais on n’en saura pas plus.

Les portes du quartier central de l’EASO sont closes « pour raisons de sécurité ». Quand seront reprogrammés les entretiens avec l’EASO qui n’auront pas lieu aujourd’hui ? Impossible de décaler tous les entretiens, ceux d’aujourd’hui seront-ils donc positionnés l’année prochaine, ou intercalés entre ceux des prochains jours ?

L’entretien avec l’EASO est toujours l’étape que les demandeurs d’asile souhaitent éviter, car dans le meilleur des cas elle aboutit à un nouvel entretien avec le GAS, dans le pire à un rejet de la demande d’asile. Etant donné que le camp est surpeuplé, que les procédures s’allongent et que les conditions se dégradent, certains entretiens peuvent être directement organisés aux agences d’Athènes ou Thessalonique de l’EASO, pour désengorger le camp.

Les demandeurs d’asile hautement vulnérables se voient apposer un tampon bleu sur leur « ausweis », ce qui lève la restriction géographique et leur permet de se déplacer dans toute la Grèce. Ces déplacements sont rythmés par les entretiens, ou les examens médicaux. Ainsi le Haut-Commissariat des Nations Unis pour les réfugiés (UNHCR) organise le transfert des personnes dont l’entretien a été fixé à Athènes ou Thessalonique. Les personnes qui doivent recevoir des soins à Athènes seront aussi transférées par l’UNHCR, mais, si elles n’ont pas encore le tampon bleu, elles devront préalablement disposer d’une autorisation policière, donnée ou refusée sur la base du compte-rendu médical de la KELPNO, les services médicaux grecs présents dans le camp. L’autorisation peut être d’un mois ou ouverte pour le temps des soins. Si jamais ces derniers se prolongent et la date de l’entretien arrive, il peut être délocalisé à Athènes.

Combien de réfugiés se trouvent aujourd’hui à Athènes ? A travers les récits des camarades restés au camp il me semblent que le flux fond lentement, comme dans un sablier, vers Athènes. Sablier qui nous rappelle aussi que le temps est compté avant que la situation n’explose.

La journée s’étire. Il y a moins de monde que les autres jours, les gens ont la tête ailleurs suite aux émeutes. Ils doivent parer au plus pressé pour certains dont le toit a brûlé la nuit dernière, ou restent prostrés, tétanisés par la peur, pour d’autres.

Un couple afghan vient demander de l’aide. Elle est enceinte de huit mois, a eu si peur la nuit dernière qu’elle craint d’accoucher. Le transport à l’hôpital est un exercice bien rôdé, les nouveau-nés sont légion dans le camp.

William vient de recevoir une décision de rejet de sa demande d’asile. Les autorités grecques, bien que reconnaissant que l’homosexualité est poursuivie au Cameroun, ne considèrent pas qu’il puisse pâtir de cette persécution car il n’a pas suffisamment expliqué ses sentiments au cours de l’entretien. Elles ne croient pas à son homosexualité. Il souhaite faire appel de cette décision, dans le délai d’un mois qui lui est imparti, mais son ausweis lui a été retiré lorsque la décision de rejet lui a été remise et il craint d’être arrêté par la police grecque, au moment où il déposera son appel. On lui explique que la décision de rejet prouve son statut et qu’il ne peut être arrêté. Dès qu’il aura fait appel, il aura à nouveau un ausweis ouvert de 6 mois : la procédure continue et le protège. Il n’est pas totalement rassuré, car certains de ses camarades ont été arrêtés dans ces conditions.

Arvid Ellefsplass pour UNHCR

Au moment du départ, nous découvrons les changements à l’entrée du camp : elle est pratiquement obstruée par de grandes tentes provisoires de l’UNHCR, où dormiront ceux qui ont perdu les leurs. Le provisoire qui dure, mine, rend fou, est encore un peu plus provisoire, encore un peu plus cruel pour les familles qui attendent autour pour s’y installer

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