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Dans un Hotspot - Episode # 4 – Recherches et rencontres

Par Magda B.

Publié le 27/08/2018

Magda B. a passé plusieurs semaines dans un "hotspot" comme volontaire auprès d’une ONG. Elle livre le récit du quotidien dans ces centres destinés à gérer les arrivées des demandeurs d’asile et migrants sur le territoire européen. Au fil des jours et des rencontres, Magda B. décrit un lieu où l'attente, l'ennui et aussi la violence accompagnent un parcours procédural long et incertain

Les opinions exprimées dans ce récit relèvent de la seule responsabilité de l'auteur

Régulièrement, il faut partir à la recherche de migrants dans le camp. Nous commençons par les appeler (presque tout le monde a un portable et un numéro grec) puis envoyons un message sur WhatsApp et enfin faute de réponse, partons à leur recherche.

Photo by Emre Gencer on Unsplash

Nous disposons dans le dossier d'un numéro d'emplacement. Ce peut être celui d'un container, rez-de chaussée ou premier étage car la plupart sont superposés, bien plus souvent celui d'une tente. Il y en a de toutes les tailles. L'une, immense, porte encore l'inscription, en lettres majuscules géantes, "Ambassade du Congo RDC". Mais les Congolais, la plupart célibataires, ont été déplacés en dehors du camp, dans le « Olive grove », pour installer à leur place des familles afghanes, avec de nombreux bébés. La grande majorité des abris portent les couleurs des Nations Unies. Beaucoup de petites tentes igloo fournies par les ONG ont poussé entre les containers. Au début de manière provisoire, désormais de façon durable. Du provisoire qui dure. Des pieds de tomate poussent aussi un peu partout, dans les cloaques qui se forment au pied des containers, ou irrigués par les ruisseaux qui, s’échappant des sanitaires, poursuivent leur cours souvent jusque sous les tentes.

Le camp est divisé en zones et niveaux, dont certains sont accessibles par une porte. Elle reste ouverte, mais représente néanmoins une frontière entre différents univers.

Nous pénétrons dans celui des Afghans, lui-même séparé en deux parties, d'un côté les familles, de l'autre les célibataires. De la musique s'échappe de certaines tentes, de petites lampes colorées suspendues oscillent doucement. Entre les tentes ont été tendues des bâches, pour faire de l'ombre. On se retrouve dans un dédale, violant le moins possible l'intimité des habitants de ce village improvisé. La personne que l'on cherche est inconnue du voisinage. De la discrète antenne d'une ONG qui se trouve au milieu, sort un jeune américain aux traits asiatiques. Il ne connait pas d'Heydar ici, nous conseille d'aller nous en enquérir auprès du quartier général de son ONG.

Avec les Nations Unies, très présentes à travers les infrastructures mais aussi les services (distribution des repas, aide ponctuelle mais très efficace apportée aux demandeurs d'asile), cette ONG américaine est la mémoire du camp. Ses membres en ouvrent les portes le matin, les ferment le soir et surveillent discrètement les allers et venues. Ils apportent tout type d'information et de soutien aux demandeurs d'asile, photocopient et scannent leurs documents, recueillent à chaque passage pléthore de données personnelles, des liens familiaux aux projets professionnels en passant par la religion. La plupart sont Américains, la majorité d’entre eux Amish : Les femmes portent jupe longue et petite coiffe. Cette ONG connaît, bien mieux que les autorités grecques, l’endroit exact où réside chaque habitant du camp.

Professionnelle et cordiale, une jeune américaine nous montre sur un plan où se trouve Heydar, qui a effectivement changé de zone. Nous en profitons pour l'interroger sur l'emplacement d'un autre migrant, peu enclins à réitérer l'expérience de la quête indiscrète et infructueuse entre les tentes.

©Magda B.

Le périple reprend. De petits commerces improvisés fleurissent ça et là. On peut y prendre un café, chaud ou "frappé", y acheter des chips. Les barbiers et coiffeurs ne chôment pas. Nous demandons notre chemin à un petit groupe assis par terre. Ils aspirent un liquide vert à travers une pipe, je reconnais la "hierba maté". On me tend le petit verre, je proteste mais ne peux finalement refuser de boire le breuvage. La sensation du maté, que je n'ai pas bu depuis si longtemps, me revient, identique, avec son amertume et son réconfort.

Autour de nous, les enfants dévalent la colline dans des cageots en plastique. On craint que le bolide ne se retourne et qu'ils ne se brisent les os mais par miracle l'engin finit toujours sa course sans encombre, au milieu des éclats de rire.

Un peu plus loin, un groupe africain a disposé de petites enceintes et accompagne de son chant la musique à tue-tête, mélodieuse et joyeuse. Des enfants agitent leurs petits bras et secouent leur popotin. Un jeune marocain émacié arrive en courant, nous hèle et nous rattrape devant ce drôle de concert. Il parle un mélange de français et d’espagnol, sort de quatre mois de détention où il a été placé à son arrivée au camp. Il ne sait pas par où commencer. Il parle de sa famille, en France, en Espagne, il est seul coincé là et souhaite les rejoindre.

Nous croisons ensuite Arnold, jeune Camerounais qui nous avait tant touchés quand nous l'avions rencontré pour la première fois. Il venait de recevoir la date de son prochain entretien, en mars 2019. Il était anéanti, n'avait plus la force même de protester, sa voix se brisait en un chuintement désespéré. Nous n'avions rien à lui dire, seule une main sur l'épaule avait encore du sens. Il est en meilleure forme : entre containers et tente, son groupe de Camerounais a organisé une sorte de salle commune, sans ces horribles bâches sous lesquelles se concentrent les mouches. L'ombre portée de deux containers superposés, qui constituent l'une des parois de cette pièce aérée, permet d'éviter les bâches. A une extrémité, l'un se douche en short, avec force bulles de savon. Devant l'un des containers, un réchaud électrique éculé supporte une grande marmite ou cuit à petit bouillon un genre de semoule. Arnold remue la mixture avec une branche d'olivier. Il sourit, semble avoir repris espoir au milieu des siens.

Grâce aux indications de l’ONG américaine nous finissons par retrouver la trace d'Heydar, notre première cible, mais il a quitté le camp la semaine dernière. L'autre migrant, lui, habite le container indiqué, mais il est sorti. Nous laissons un message à ses compatriotes qui ne manqueront pas de le lui faire passer.

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