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Dans un Hotspot - Episode # 5 – Combler l’attente

Par Magda B.

Publié le 28/08/2018

Magda B. a passé plusieurs semaines dans un "hotspot" comme volontaire auprès d’une ONG. Elle livre le récit du quotidien dans ces centres destinés à gérer les arrivées des demandeurs d’asile et migrants sur le territoire européen. Au fil des jours et des rencontres, Magda B. décrit un lieu où l'attente, l'ennui et aussi la violence accompagnent un parcours procédural long et incertain

Les opinions exprimées dans ce récit relèvent de la seule responsabilité de l'auteur

Ce matin nous sommes venus en bus au camp. A cette heure matinale, il n’y a pas foule. La destination du bus est indiquée, sur le bandeau qui chapeaute le pare-brise, en anglais et en arabe. Le prix du billet entre le camp et le port est subventionné par la ville: c’est un euro au lieu de deux.

J’y ai déjà vu un ou deux autochtones, qui avaient fait leurs courses au supermarché tout proche et empruntaient le bus pour rallier leur village. On ne peut en déduire que les autochtones aient déserté le bus du fait que les migrants l’utilisent : sans doute la ligne n’existait-elle pas avant le camp.

J’aime ce trajet en bus, le paysage est magnifique. On longe d’abord la mer, scintillante et sereine, puis on bifurque vers la montagne, au milieu des oliviers. On taille toujours un brin de causette avec les passagers, d’où viennent-ils ? Quand sont-ils arrivés ?

L’entrée du camp est à nouveau obstruée par un car de police. On y entre néanmoins, mais une fois à l’intérieur, quelques mètres plus loin, nous croisons un camion de police qui roule doucement vers la sortie. C’est la première fois que j’y vois circuler un véhicule. Des policiers un peu partout discutent avec des responsables des Nations Unies. La tempête semble apaisée, pourtant nous allons passer moins de deux heures dans le camp aujourd’hui.

Avant qu’on n’évacue le camp, j’ai eu le temps de voir le jeune Juscar. C’est lui qui m’explique la raison de cette mobilisation policière : de nouvelles mutineries ont éclaté après qu’un groupe de réfugiés a empêché le déchargement des camions de nourriture hier soir et ce matin, pour protester contre sa piètre qualité. Juscar n’a pas mangé depuis hier matin, alors qu’il est déjà extrêmement chétif.

Mais il a l’estomac noué, il n’en peut plus de ne rien faire. Comme je lui ai dit de repasser demain car la personne qu’il doit voir n’est pas là aujourd’hui, il m’explique qu’il n’a pour seule perspective aujourd’hui que l’attente du lendemain. Il va rentrer dans son container, où il dort par terre car les quinze lits sont occupés (quinze lits !) et attendre que la journée passe.

Je l’emmène derechef chez l’ONG voisine, qui donne des cours d’anglais et dispose d’une bibliothèque. Une jeune Hollandaise lui explique qu’il peut venir au cours d’anglais pour débutants ce même jour à 19h. C’est un cours principalement destiné aux arabophones, où l’apprentissage de l’alphabet latin occupe une grande part. Comme Juscar est francophone, il peut essayer directement le premier niveau, à 16.30. Si c’est trop difficile il restera au cours suivant, celui des débutants. Juscar, prudent, opte pour le cours des débutants à 19h. Il s’inscrit aussi à la bibliothèque. Il pourra venir chercher un livre à 15h, il y en a plein en français lui annonce la jeune fille. Les prêts sont d’une semaine.

Voici donc la journée, et même la semaine de Juscar, structurées par ces futurs apprentissages. Il se détend tout-à-coup, esquisse un sourire. Il est d’accord pour emporter le petit sac de sablés au sésame que j’avais achetés à la boulangerie avant d’attraper le bus. Le voilà aussi nourri pour quelques jours pour le cas où le ravitaillement tarderait.

Demain Juscar doit aller prendre rendez-vous pour l’examen médical sensé déterminer son âge. Cet examen comporte normalement trois éléments : examen psychologique, osseux et dentaire. Depuis cette semaine et faute de ressources suffisantes, la dentition seule sera examinée pour décider de la minorité.

Une partie des mineurs concernés a indiqué être majeure lors de l’enregistrement à Frontex, suivant les conseils de ceux qui leur avaient prédit l’emprisonnement si leur minorité était découverte. C’est ce qu’a fait Juscar, mais son enregistrement n’a même pas abouti, les doutes sur son âge ayant émergé dès la première phase de la procédure. Pour ceux qui arrivent à se faire enregistrer comme majeurs, c’est au moins la garantie d’un petit pécule, 90 € par mois, qui leur permet de prendre le bus jusqu’au port, de s’offrir cafés ou autres luxes tout relatifs, et surtout d’acheter un téléphone portable. Juscar n’a pas un sou, et donc pas de téléphone. Un revendeur est pourtant venu hier dans son container, avec une gamme variée de smartphones de provenance douteuse, à laquelle il n’a pu accéder.

D’autres ont indiqué leur âge réel, plus ou moins approximatif selon leur lieu de naissance, mais faute de preuve ils ont été d’office enregistrés comme majeurs.

La minorité a constitué un privilège, en ce qu’elle offrait un canal rapide vers des centres adaptés, avec éducateurs et formateurs. Aujourd’hui ceux qui arrivent à faire reconnaître leur minorité sont parqués dans la section des mineurs. Ils croupissent là, sans aucune forme de prise en charge, attendant des mois d’être aiguillés vers des centres pour mineurs. Sans argent, désœuvrés, on doute que leur sort soit plus enviable que celui des majeurs.

Un coup de fil met un terme aux premiers contacts de la matinée : il nous faut quitter le camp, toutes les ONG en ont déjà fait autant. On sort tranquillement par l’allée principale, il n’y a pas de tension particulière. Le bus est là justement qui repart vers le port, on monte dedans. Il est bondé.

Une toute petite fille me sourit, je prends sa main et ne la lâcherai pas du voyage. Sa maman coincée près du chauffeur avec une poussette et un autre bébé dans les bras, me fait un signe de la tête. Le voyage est long, émaillé de petites altercations sans suite, dues à la chaleur suffocante. Nos mains transpirent, je ne sais si lâcher celle de la petite fille. J’esquisse un retrait, pour le cas où cette séparation la soulagerait, mais elle agrippe ma main, ce contact la rassure.

A un arrêt en lisière d’agglomération, la maman descend avec ses deux bébés, elle a totalement oublié les deux plus grands, celle de 3 ou 4 ans qui me tient la main et un autre coincé plus loin dans le bus. Les deux enfants hurlent, soudain la maman revient à elle, mais oui ses ainés sont toujours dans le bus ! Le chauffeur freine, je lâche la main de cette petite fille concentrée sur son destin qui doit aussi veiller sur sa maman qui perd la mémoire, de tant de souffrance accumulée.

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