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Dans un Hotspot - Episode # 7 - Destins brisés

Par Magda B.

Publié le 30/08/2018

Magda B. a passé plusieurs semaines dans un "hotspot" comme volontaire auprès d’une ONG. Elle livre le récit du quotidien dans ces centres destinés à gérer les arrivées des demandeurs d’asile et migrants sur le territoire européen. Au fil des jours et des rencontres, Magda B. décrit un lieu où l'attente, l'ennui et aussi la violence accompagnent un parcours procédural long et incertain

Les opinions exprimées dans ce récit relèvent de la seule responsabilité de l'auteur

Je croise Assou qui recouvre son calme après qu’il revient encore bredouille de la distribution de poulets. C’est un par famille, le jeudi à 13 heures. Il faut le voir pour le croire me dit Assou, les gens sont prêts à tuer pour un poulet ! J’imagine la scène horrible de poulets blanchâtres au cou pelé, tenus par les pattes, battant fébrilement de leurs moignons d’ailes et s’égosillant avant d’expirer. « Mais non ! » me dit Assou « ils sont cuits ! ». Certes pas au goût de chacun, le degré de cuisson du poulet constituant visiblement un indicateur culturel fort. Mais là n’est pas le problème, un poulet peut toujours être accommodé… pour peu qu’on en possède un.

C’est la même chose pour l’eau, distribuée à 7 heures le matin. Une bouteille par personne (celle que Juscar n’arrive jamais à obtenir). Le médecin a pourtant dit à Assou de boire au moins deux litres d’eau par jour, mais une seule bouteille est allouée. Il y a des robinets dans le camp, mais Assou prétend que l’eau n’est pas filtrée et à peine potable. Il me montre une photo de lui sur son téléphone portable. « Vous êtes très beau sur la photo, mais vous l’êtes aussi dans la réalité ! », m’avançai-je. « Vous ne voyez pas la différence ? Je suis devenu noir comme un macaque, c’est à cause de l’eau qui est impure, elle noircit la peau ! »

Gloire a toujours le regard triste, pourtant il va beaucoup mieux. Il y a un an quand il est arrivé dans le camp, il ne sortait pas de sa tente, ne voulait plus s’alimenter. Il ne dormait pas, entendait des voix, celle de sa petite sœur, celles des soldats libyens. Ensuite il a appris que sa petite sœur était morte et il a voulu mourir lui-aussi. Il a été pris en charge par une psychologue de Médecins sans frontières. Les sessions se déroulent avec un interprète, ce qui ne doit pas faciliter le travail du psychologue. Pourtant manifestement elle a réussi à redonner l’envie de vivre à Gloire, qui m’explique comment il s’astreint à voir le bon côté des choses. Il arrive à parler de son histoire, en remontant le temps.

Cela fait trois ans qu’il a quitté la Guinée avec sa petite sœur de dix ans, je ne demande pas dans quelles conditions. On arrive directement à leur première tentative de traverser la Méditerranée par la Lybie, quand la frêle embarcation a chaviré. Sa sœur et lui ont été sauvés par des soldats libyens qui se sont révélés ne pas appartenir à l’armée régulière. Ils sont devenus esclaves de ces soldats. Régulièrement, ils devaient appeler leur famille, pendant qu’on leur assénait des coups de crosse de kalachnikov sur la nuque pour qu’ils supplient en sanglotant qu’on leur envoie des sommes astronomiques.

Une tante de Gloire a envoyé 2500 $. Ce devait être pour sa sœur et lui, mais finalement il a fallu choisir. Il est resté, a confié sa petite sœur à un groupe qui repartait. Au début il a cru qu’elle avait réussi à traverser et se trouvait en sécurité en Italie, des rumeurs d’un groupe de mineurs lui étaient parvenues dans ce sens.

Quand il est arrivé au camp, par une route qu’il ne décrit pas, il avait encore cet espoir. Puis il a su. Qu’elle s’était noyée. Il a reçu des photos de son petit corps échoué sur la rive. Là il a sombré. Est-ce pour cela qu’il est là depuis si longtemps, sans que sa demande d’asile ne soit très avancée ? Un seul entretien avec l’EASO, en un an, c’est peu. Il doit récupérer une notification dans moins d’une semaine. Rejet ? Prochain entretien au GAS ?

Si c’est un rejet il devra faire appel. Depuis son entretien avec l’EASO sa vulnérabilité a été reconnue par la psychologue, elle peut être prise en considération lors de l’appel. Lors de l’entretien il croyait que sa petite sœur était en vie. Il n’a pas mentionné son décès à l’EASO, non par calcul mais parce qu’il n’y a pas pensé. D’un côté cette perte l’a manifestement rendu plus vulnérable encore, de l’autre il n’y a plus personne qui le cherche quelque part en Europe, ce peut être une bonne raison de le renvoyer en Guinée.

Gloire a une passion pour les pays scandinaves. Il a voyagé sur les cartes au Danemark, en Suède, en Finlande, il rêve de connaître Helsinki. Il aimerait pouvoir aller travailler en France, mais comment ? Le regroupement familial, strictement limité à la famille nucléaire, ne lui est pas ouvert. Si l’asile lui est reconnu il pourra difficilement travailler ici, dans ce pays dont il ne connaît pas la langue.

Les décisions de rejet, rarement suivies d’effet, peuvent en fin de compte constituer une opportunité pour ceux qui arrivent à reprendre la route et peut-être un jour demander l’asile dans un autre pays, dont ils maîtrisent la langue et qui offre plus de perspectives d’avenir. Je n’évoque pas ces différentes issues avec Gloire.

Finalement on se congratule pour la coupe du monde de football. Gloire me révèle un secret : il est le frère par la mère d’un des joueurs de l’équipe de France. Cela ne paraît pas totalement compatible avec la biographie du joueur ni celle de sa mère, pour ce que Google m’en a révélé, mais ce n’est pas plus invraisemblable que la vie de Gloire, et pourtant il est là en face de moi, il est toute l’humanité, criant de vérité.

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