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Dans un Hotspot - Episode # 8 - Réalités parallèles

Par Magda B.

Publié le 31/08/2018

Magda B. a passé plusieurs semaines dans un "hotspot" comme volontaire auprès d’une ONG. Elle livre le récit du quotidien dans ces centres destinés à gérer les arrivées des demandeurs d’asile et migrants sur le territoire européen. Au fil des jours et des rencontres, Magda B. décrit un lieu où l'attente, l'ennui et aussi la violence accompagnent un parcours procédural long et incertain

Les opinions exprimées dans ce récit relèvent de la seule responsabilité de l'auteur

Que font tant de réfugiés sur une si petite île ? Les autochtones que nous avons rencontrés sont pacifiques, accueillants, désolés par la situation mais aussi clairvoyants : les réfugiés sont piégés ici, sans possibilité de retour dans leur pays d'origine, mais sans aucun futur sur l'île. Le pays émerge à peine d'une crise économique qui a accru encore l'économie de survie, que peut-il offrir à ces nouveaux arrivants ? Il a déjà fort à faire avec ses difficultés internes, sans qu'on voie comment, sans projet politique européen, les réfugiés pourraient contribuer à l'effort national.

L’économie de l’île a changé avec l’arrivée des migrants, les touristes se raréfiant. Un samedi, nous voilà partis en bus dans un charmant petit village à quelques kilomètres de la côte. La rue centrale est entièrement couverte d’une énorme tonnelle au tronc centenaire, qui protège du soleil et procure même une certaine fraîcheur. Les cafés sont ouverts, c’est l’heure du déjeuner, mais il n’y a personne.

L’une des patronnes est installée à une table et tente vainement de faire avaler quelques boulettes de viande à sa petite fille. Sa propre cuisine fermée faute de clients, elle nous invite à nous installer au café voisin et appelle bruyamment Irène, qui finit par arriver. Il n’y a pas de carte et nous ne comprenons pas un mot de ce que nous raconte Irène, qui disparaît dans sa cuisine pour passer plusieurs coups de fil. Arrive un premier jeune homme en scooter. Il stoppe net sa course en un dérapage contrôlé à la lisière de la tonnelle. Le visage poupon en sueur, le short de jogging distendu ondulant sur ses cuisses grassouillettes, il trottine vers la cuisine, nous saluant au passage. On entend les placards qui s’ouvrent, les casseroles qui s’entrechoquent.

Mais déjà arrive au loin une deuxième dame d’une cinquantaine d’année, dont la sieste a manifestement été interrompue. Elle n’en est pas moins volubile, en espagnol, en allemand, en anglais, autant de langues témoins de sa vie mouvementée à travers les continents. Les grecs ont émigré eux aussi, ils n’oublient pas et c’est sans doute une clé de leur tolérance. Mais aujourd’hui nous explique cette dame, la situation n’est plus tenable. Les gens ont peur. Autour du camp, certains ont vu leur réfrigérateur dévalisé, des brebis ont été soustraites. Des rumeurs circulent sur les armes blanches dissimulées par certains migrants, qu’ils brandissent à la moindre anicroche. Un incident a été relaté la veille à la télévision nationale : un enfant s’était introduit à la nuit tombée dans un jardin voisin. Le propriétaire hors de lui s’est emparé de son fusil de chasse et a malencontreusement blessé l’enfant aujourd’hui à l’hôpital.

Certains réfugiés analysent la situation bien autrement : « Nous sommes une mine d’or pour la Grèce, rappelez-moi combien l’Europe donne au gouvernement grec par jour et par migrant ? Et toutes ces voitures à l’entrée du camp, vous avez vu le monde qui travaille ici ? C’est nous qui générons tout cela ! » Mais rester en Grèce, très peu pour eux. Que feraient-ils de l’asile ?

Pour travailler, la langue est indispensable. Or l’illettrisme est très élevé dans le camp, comment apprendre une nouvelle langue ? Ce n’est pourtant pas impossible. J’ai rencontré aujourd’hui une Bédouine du Koweït (son acte de naissance précise qu’elle est Bédouine, son pays de naissance est litigieux car elle se réclame du Koweït, on la considère Iraquienne). Le fait est que Zahra, qui n’est jamais allée à l’école et ne sait ni lire ni écrire, a appris un excellent anglais oral dans le désert avec une amie qui parlait la langue. Solution difficile à généraliser pour l’apprentissage du grec …

Ceux qui parlent déjà quatre, cinq, six langues, expliquent qu'ils n'ont pas besoin de cours de grec : « Je peux l'apprendre avec mon téléphone si je veux, mais à quoi bon ? Il n'y a pas de travail ici ! » L'effort de la Grèce pour accueillir dignement ces migrants est immense. Mais ils sont là par accident ; cet effort n'est-il pas vain?

Le soir où je suis arrivée, c'est une jeune volontaire américaine qui m'a remis les clés de l'appartement où j'habite. J'avais compris au téléphone : « I am in the park with my dad », puis j'ai réalisé en la voyant arriver avec un jeune chien au bout d'une laisse que son « dad » était en fait son « dog », mais ce n'est pas ce qui m'a le plus surprise. Elle était aussi avec un garçon élancé, blond et le teint halé, qu'elle n'avait pas mentionné et qui a reculé d'un pas quand j'ai voulu le saluer. Il est resté en retrait pendant tout le temps de la conversation, puis à disparu avec elle. J'ai compris bien plus tard que le chien et le compagnon venaient du camp.

Toute relation personnelle avec les "applicants" est strictement interdite, et pourtant inévitable. Les "Applicant", comme nous désignons systématiquement les demandeurs d'asile, cela m’évoque soudain les "Repliquant" du Blade Runner de Ridley Scott, ces êtres robots intouchables qui pourtant tombent amoureux. Les mots se ressemblent, les conditions aussi. Les "applicants" appartiennent presque à une réalité parallèle, celle qu'on ne veut pas connaître. Parce qu’on se sent coupable, parce qu’il n’y a plus de place dans notre confortable Europe, sans doute pour mille autres raisons. Pourront nous les ignorer longtemps ? Est-ce que des histoires d'amour en sauveront quelques-uns ?

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