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Dans un Hotspot - Episode # 9 - Skyline

Par Magda B.

Publié le 03/09/2018

Magda B. a passé plusieurs semaines dans un "hotspot" comme volontaire auprès d’une ONG. Elle livre le récit du quotidien dans ces centres destinés à gérer les arrivées des demandeurs d’asile et migrants sur le territoire européen. Au fil des jours et des rencontres, Magda B. décrit un lieu où l'attente, l'ennui et aussi la violence accompagnent un parcours procédural long et incertain

Les opinions exprimées dans ce récit relèvent de la seule responsabilité de l'auteur

Ce soir, au sortir du camp, direction « Skyline », un drôle de restaurant situé dans un minuscule et adorable port voisin. Au début, c’est le grand cœur de ses propriétaires qui s’est naturellement ouvert à la nouvelle population : la présentation d’un « ausweis » donnait droit au plat du jour, assis à une table dressée, avec vue sur ce merveilleux bras de mer cerné de montagnes qui invite à la méditation. Les clients habituels avaient quant à eux accès à la carte et pouvaient s’ils le souhaitaient contribuer au financement des repas offerts aux réfugiés. Adaptation réussie à la situation socio-économique bouleversée du site, qui a valu une belle réputation au lieu.

On se demande aujourd’hui s’il n’a pas été victime de son succès. Une ONG est en effet désormais aux commandes. Les activités se sont diversifiées : jeux éducatifs pour les enfants, danse et chant pour les femmes, toujours les dîners offerts et surtout la possibilité de se changer les idées dans un cadre propice.

Une armée de volontaires, de tous âges et nationalités, s’affaire dans les différents ateliers. Le petit van de 8 places, où tiennent confortablement 20 personnes nous assure-t-on, déverse sa fournée, en ramène une autre, dans un perpétuel ballet d’enfants joyeux et d’adultes un peu perdus. Les inscriptions aux activités s’opèrent au camp, en fonction des appétences et des places disponibles.

Lorsque nous arrivons, le restaurant exhale doux parfum d’aubergines grillées et musique pop. Des femmes dansent à l’intérieur sur une version orientale d’un tube de Shakira, en accompagnant chaque refrains de vibrants youyous. Curieux de la scène, un de nos amis passe une tête par la fenêtre ouverte. Une volontaire bondit alors hors de la pièce, hurlant, les yeux exorbités : « ces femmes dansent entre elles et se sentent en sécurité, vous avez rompu ce sentiment. Ne faites plus jamais cela ! » C’est très violent et totalement incongru, notre ami réplique sobrement et nous digérons, chacun pour soi et sans en parler, l’incident.

Nous sommes les seuls « clients externes » et l’on comprend pourquoi, s’ils sont traités de la sorte. Finalement la flamme de la mixité, de prémisses à l’intégration où réfugiés et autochtones partageaient repas et convivialité a été étouffée sous les bons sentiments.

Les garçons restent donc dehors, alors que quelques filles de notre groupe entrent danser avec les femmes. La plupart sont assises, trop timides pour danser. Elles n’ont pas toutes ôté les voiles qui les couvrent et sûrement les étouffent par cette chaleur. Même avec celles qui dansent, il est difficile d’échanger un regard ou un sourire. Je comprends soudain l’origine, non la manifestation, du courroux de la volontaire contre l’homme qui s’est immiscé d’un regard dans ce cercle féminin : ces femmes ont peur.

Dans le camp, je n’ai rencontré que les plus hardies, celles dont le mari est en Allemagne ou au Danemark et qui tarde à adresser la lettre de consentement au regroupement familial, sans doute peu pressé de voir sa marmaille rappliquer. Celles qui, dans la même situation ou même venues avec leur mari, ont découvert l’amour dans le camp et veulent divorcer de celui qui les traitaient en objet, ou pour le moins faire « tente à part ». Celles de la section C, les femmes isolées, qui viennent telles des ombres expliquer leurs problèmes physiologiques et psychologiques après les viols qu’elles ont subis au cours de leur périple. Beaucoup ont perdu un bébé. Hantées de cauchemars, elles ne dorment pas la nuit, ont besoin de soins qu’on ne peut leur prodiguer. Les mineures, celles de la section B, mixte mais aux tentes unisexes, je ne les ai pas vues. Elles ne sortent pas de leur quartier, ne sont pas autorisés à s’inscrire aux activités proposées par « Skyline » car leur sécurité est trop difficile à assurer pour le retour dans le camp à la nuit tombée.

La propriétaire est toujours aux fourneaux, aidée par des volontaires, mais d’après des habitués la cuisine de « Skyline » s’est un peu standardisée. Les coquillettes tomate nourrissent sans délecter, les aubergines sont succulentes. Il n’y a plus de carte, pas plus que de prix : c’est au bon cœur des généreux donateurs. On a pris le soin de nous demander si nous étions végétariens, ce qui correspond aux accents nordiques qui nous accueillent. Le mari de la cuisinière a repris la pêche, pour faire tourner « Skyline » : les donations ne suffisent pas et l’ONG n’a pas les moyens humains de gérer les demandes de financement qui pourraient apporter la stabilité nécessaire au projet.

A la fin du dîner, le jeune homme qui s’est fait admonester pour avoir voulu regarder les femmes danser s’excuse de ne pouvoir débarrasser, ce qui supposerait traverser la salle de restaurant où dansent encore des femmes.

L’équilibre de l’ensemble est bien fragile, chacun enfermé dans une perception de la réalité qu’il a du mal à partager. Mais le lieu existe, vit, progresse comme un funambule sur un fil dont on ne connaîtrait la destination, sans doute en grande partie parce que l’endroit est merveilleux et permet d’apaiser toutes les tensions qui forcément émergent malgré les bonnes volontés.

Quand on est assis là, après une bonne baignade depuis la plage qui jouxte le port où s’ébrouent de jeunes chiots en attendant le petit bout de gras qui ne manquera pas de leur échoir, on a peine à imaginer que, cachée par cette colline à l’ouest, il y en a une autre maculée des toiles de tente des Nations unies, où survivent 9000 personnes.

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